samedi 12 mars 2011

Vieilleries retrouvées.

"J’ouvre les yeux. Autour de moi, le Noir absolu gouverne. Je suis allongée sur ce qui me semble être du béton. Il fait froid, mais pas trop. Juste assez pour que je ressente des frissons dresser le duvet de mes bras. Je grelotte. Passant en position assise, je passe ma main devant moi, tout autour et au dessus de ma tête. Aucun obstacle ne semble être situé à proximité de mon corps. Mais qu’est-ce que je fais ici… Je tente de me lever, en vain. Mes jambes se dérobent sous moi, je suis incapable de trouver la force nécessaire pour me tenir debout. Ils m’ont droguée. Génial. J’essaye, malgré l’absurdité de l’action, d’y voir quelque chose. J’ai beau refouler en moi ces sentiments, je suis absolument terrorisée… Mais je ne peux pas céder à la panique, sinon c’est la fin. Malgré tout, mon cœur s’emballe et ma respiration devient difficile à maîtriser. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça… Me coupant dans mes pensées, d’énormes spots de lumière s’allument d’un coup tout autour de moi, et je ne peux empêcher un cri de terreur de m’échapper. Mes yeux mettent quelques secondes à s’accoutumer à l’aveuglante clarté, avant que je ne réalise que je trône au milieu d’un immense hangar… Totalement vide. Seul le béton y est omniprésent, recouvrant sols, murs et plafond. Je cherche tout autour de moi une issue, mais n’en vois aucune. C’est impossible, on a bien dû me faire entrer par quelque part. Mais j’ai beau chercher, je ne trouve aucune porte, fenêtre, ou trappe… Je suis prise au piège. Aucun moyen de m’enfuir. Qu’est ce que je vais faire… 

Une voix retentit alors, comme sortant tout droit d’un cauchemar, terrible et tonitruante : 

- Danse.

Quoi ? Mais d’où sort cette voix ? Et qu’est-ce que c’est que cet ordre ?

- Est-ce que quelqu’un m'entend ? je tente, la voix brisée d’angoisse. Laissez-moi sortir !

Je continue de chercher du regard un point faible à l’immense boîte de béton dont je suis prisonnière. Mais finalement, la Voix reprend :

- Danse.

Des larmes coulent le long de mon visage. Je suis toujours clouée au sol, incapable de me relever. 

- Je ne peux pas… Je vous en prie, ne me faites pas de mal, ne puis-je m’empêcher de supplier.

Toute la partie inférieure de mon corps est engourdie. Mes oreilles bourdonnent, j’ai la tête qui tourne. Je tremble violemment, de manière incontrôlable. J’ai peur, j’ai si peur. Et tout d’un coup, la voix reprend, résonnant dans tout le hangar.

- Tu vas devoir danser.

Soudain, les murs ne sont plus en béton mais constitués de centaines de tuyaux. C’est impossible… Et enfin, ça commence. Tout au bout du hangar, un des tuyaux crache une immense flamme. Quand celle-ci s’éteint, un autre tube de métal, bien plus proche de moi, reproduit la même action. Je crie de surprise, et plus fort encore quand la flamme passe dans un tuyau encore plus proche. Le manège se poursuit, la flamme repart un peu plus loin avant de revenir toujours plus proche. Je me traîne au sol, tétanisée et totalement gouvernée par la panique. 

- Arrêtez ! je hurle. Arrêtez je vous en supplie !

Une flamme me frôle, et je sens son souffle brûlant contre mon visage. 

- LAISSEZ-MOI TRANQUILLE !

Le rythme entêtant des jets de flamme s’accélère, venant de devant, de derrière, de gauche, de droite… La provenance des lampées meurtrières est imprévisible, et mes jambes inutiles m’empêchent de me déplacer efficacement.
Mais peu à peu, ce n’est plus une flamme qui se balade, mais des dizaines qui dansent le long du hangar, pratiquement impossibles à éviter. La chaleur environnante monte en flèche et je me liquéfie en même temps que les flammes lèchent les contours de mon corps.

- JE VOUS EN PRIE, ARRÊTEZ !

Mais rien à faire, le ballet solaire poursuit son cours. De plus en rapide, de plus en plus puissant. Des brûlures sont désormais visibles sur tout mon corps, mes vêtements sont par endroits dévorés par les flammes, et des mèches de mes longs cheveux sont parties
en fumée. 

- Tu n’as pas voulu danser. Maintenant, c’est trop tard.

Les flammes s’arrêtent d’un coup. Mon corps et mon visage sont ensanglantés, l’air étouffant me prive presque d’oxygène et les larmes que je verse me brûlent comme de l’acide. Entre deux sanglots, je parviens à murmurer :

- Laissez-moi partir… S’il vous plaît…

Mais, impassible, la voix me répète :

- Maintenant, c’est trop tard.

Les spots s’éteignent et je me retrouve à nouveau dans l’obscurité, avec mes seuls sanglots pour briser le silence. Mais alors, sans avertissement aucun, les ténèbres se déchaînent. Ce n’est plus un, ni deux, ni dix tuyaux qui crachent l’enfer, mais tous en même temps, de manière à ce que le hangar soit transformé en une terrible fournaise. En moins de deux, je sens mon corps entier prendre flamme. Dans un hurlement d’agonie, je sens la vie me quitter et mon corps se désintégrer. 

Cette fois-ci, c’est la fin.


Ou peut-être pas. La douleur a disparu, la paralysie aussi. Cette fois, quand j’ouvre les yeux, le hangar est différent. Une lumière tamisée l’éclaire, et les tuyaux ont disparu. Je regarde mon corps, mes vêtements, mes cheveux… Tout est intact. Cette fois, ce n’est pas l’horrible voix cauchemardesque que j’entends résonner, mais le timbre d’une petite fille qui chuchote à mon oreille :

- Maintenant, tu sais ce que ça fait.

Je fais volte-face pour voir qui me parle, mais le Noir enveloppe à nouveau tout. Je perds connaissance. 

***

En sursaut, je reviens à moi. Plus de hangar, plus d’aveuglante lumière ou de tuyaux. Juste ce lit blanc, et ce rideau à ma droite. Ce bip régulier et cette aiguille dans mon bras. Un homme en blouse blanche surgit de derrière le rideau, la mine sévère mais décomposée. Il me salue, me dit que je vais bien malgré une côte fracturée. Me demande si je me rappelle de quelque chose. Je lui réponds que non.

- Vous avez eu un accident de voiture hier soir, Mademoiselle. Vous étiez ivre et vous avez grillé une priorité, ce qui fait que vous avez percuté une voiture de plein fouet. Dedans, il y avait une mère et sa fille… La mère est morte sur le coup, mais la petite n’a pas eu ce privilège. La voiture a pris feu et ses jambes étaient bloquées, elle n’a pas pu se dégager. Elle a brûlé vive jusqu’à son décès.

Le monde entier tourne autour de moi. Des flashs me reviennent, la fête chez un ami, l’alcool qui avait coulé à flot, moi, complètement saoule, prenant le volant et… l’horreur que j’ai provoquée. 

Prise de vertige, je perds pied avec la réalité. Seule, dans mon esprit, cette voix qui résonne et résonnera encore pendant de longues années.

Maintenant, tu sais ce que ça fait."



© Casgan


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