"Un regard, puis deux, puis trois. Comme d’habitude, je sens que tous sont braqués sur moi. N’importe où. N’importe quand. Je marche dans la rue, le menton haut, bien haut, essayant de faire illusion. Mais mes yeux me trahissent - rivés au sol, essayant d’éviter les passants, d’éviter ceux qui me dévisagent, comme toujours. Sur mon passage, j’essuie remarques et moqueries, insultes et railleries. Je déplais. Pourtant, je n’ai jamais voulu déranger qui que ce soit. J’ai toujours été calme, et agréable. J’ai toujours respecté mon prochain, et mon parcours professionnel aurait pu être des plus respectables. Si l’on m’en avait donné la chance.
Si je n’avais pas été… Autre.
Aujourd’hui, mais ce n’est pas la première fois, un agent de sécurité se place devant moi pour me protéger. Dans cette gare froide et humide où j’étais venue acheter mes cigarettes, une jeune fille ne supporte pas de nous voir, moi et ma différence. Lorsque ses yeux se posent sur moi pour la première fois, je sens cet éternel frisson parcourir mon échine. Peur. Honte. Douleur. Une étincelle de haine illumine ses pupilles, et l’adolescente s’approche de moi, suivie de sa bande d’une dizaine de garçons et filles hostiles. Elle me cherche, me provoque. Tente une insulte. Je ne réagis pas. En lance une deuxième.
Je continue mon chemin, me réfugiant dans la papeterie où j’ai l’habitude d’acheter mes cigarettes. Les jeunes n’entrent pas mais se campent juste devant, me hurlant des insultes plus violentes les unes que les autres. Le gérant leur demande de partir, mais finit par appeler la sécurité, faute de résultats. A côté du comptoir, je tremble. Tous m’observent, moi, la cause de ce trouble, l’éternelle coupable. Si je pouvais disparaître six pieds sous terre, j’y plongerais. J’ai l’impression de passer une éternité debout, là, à attendre qu’ils s’en aillent pendant que la foule de voyageurs me dévisage. Un agent finit par m’escorter hors du magasin, mais la jeune fille à l’origine du scandale n’a pas dit son dernier mot. Enragée, elle hurle à qui veut l’entendre de me regarder, que je suis une insulte à la nature. Qu’on ne peut pas me laisser en liberté. Ses yeux emplis de dégout ne cessent de revenir vers moi, et c’est finalement sous une marée de cris et de huées de la part de ses acolytes que je quitte le bâtiment, seule, alors que l’agent de sécurité, blasé, parle à des témoins de la scène, choqués.
Je marche vite, et mes talons claquent sur l’asphalte. Mon cœur bat si fort que ma poitrine explose, et j’ai du mal à respirer. Mes mains tremblent, ma tête tourne. Je ne sais pas si la jeune fille va me suivre, si elle va m’attendre au coin d’une rue avec sa bande. Peut-être me cogneront-ils jusqu’à la mort, peut-être se contenteront-ils de m’humilier et de me couvrir encore une fois d’insultes. Si ce n’est pas eux, peut-être cela en sera-t-il d’autres.
Devant tous, j’ai tenté de garder une contenance malgré ma douleur, malgré l’humiliation, malgré la terreur. L’illusion n’a sans doute été que très modeste. Désormais à l’abri des regards, je me laisse aller aux larmes qui coulent le long de mon visage. Larmes de rage. Larmes de honte.
Sans doute vivrai-je toujours avec cette peur, avec ce sentiment d’être observée et jugée à mon moindre mouvement. Sans doute les gens ne pourront-ils jamais s’empêcher de me dévisager. Sans doute revivrai-je encore des dizaines de scènes comme celle-ci, tout cela parce que, trente-deux ans plus tôt, je suis née avec un sexe qui n’était pas le mien. Avec un corps d’homme. Mais je suis femme, et de cela je n’ai jamais douté.
Alors aujourd’hui, je ne me cache plus, et je vis comme celle que j’aurais dû être. J’aurais tant aimé naître fille, devenir femme. Etre jolie et fine, plaire aux garçons, puis aux hommes. Qu’on n’aie pas peur de moi, et qu’on me sourie en me disant bonjour. Sentir se poser sur moi le regard de quelqu’un qui m’aime. J’aurais aimé être comme toutes les autres femmes, avec leurs joies et leurs déboires. Et pourtant…
Pourtant, je suis autre."
© Casgan
J'ai effectivement assisté à l'agression verbale d'un travesti hier, dans la gare de Luxembourg.
Vous n'imaginez pas la haine que j'ai pu ressentir à l'égard de la bande de jeunes...
Et cette fille, cette fille qui HURLAIT dans la gare, "Du Pussy! Sale pute!", la violence de ses propos...
Ca me dépasse. Vraiment, je ne comprends pas qu'on puisse s'en prendre à quelqu'un comme ça, sans raison, avec autant de haine et d'intolérance. Le pauvre n'avait rien fait, RIEN. Il avait simplement choisi d'afficher qu'il était, et de porter une robe et des talons. Et puis? Si vous aviez vu son visage... On voyait qu'il essayait de ne pas perdre la face devant tout le monde, mais il avait l'air tellement blessé, et humilié...
J'ai vraiment été très choquée par cette scène, et les autres passants aussi. Qu'elle soit physique ou verbale, je ne suis pas habituée à la violence gratuite, et je ne pensais pas qu'une chose pareille puisse encore se produire dans des pays ouverts et évolués comme les nôtres. Un jour il faudra qu'on m'explique en quoi l'identité sexuelle peut faire de quelqu'un une personne inférieure à une autre, parce qu'honnêtement, ça me dépasse.
Et ça me révolte.